Le piéton de Schrödinger

Dimitri ne m’a donc pas menti : traverser une route à Saïgon requiert un mélange de courage et de folie, dont les proportions restent à déterminer. La différence entre l’un et l’autre ne tient d’ailleurs qu’au résultat. On dit de celui qui réussit qu’il est courageux, mais qu’il échoue et c’est de fou qu’on le qualifie. « Vae victis ! » Malheur aux vaincus !

Dimitri, c’est l’un de mes voisins russes à Bangkok. Depuis le début de l’offensive de Poutine en Ukraine, il erre autour du globe à la recherche d’un port d’attache où patienter, au gré des opportunités professionnelles. Et comme des centaines de milliers d’étrangers en Thaïlande, il traverse régulièrement la frontière pour une proche destination, afin de remettre à zéro le compteur de son visa touristique.

C’est aussi mon cas. Dans ce monde en surchauffe, j’essaye autant que possible de limiter mes déplacements en avion, pour de multiples bonnes raisons. Mais, comme mon Russe, j’ai dû me résoudre à m’envoler huit fois cette année : deux pour le travail, six pour me mettre en règle avec des pays plus soucieux de protéger leurs frontières que l’avenir de l’humanité. C’est d’ailleurs le point commun de toutes les nations, la mienne ne faisant pas exception.

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En cette journée vietnamienne de décembre, peu m’importe la fin des temps humains. Je voudrais simplement franchir la rue sans y laisser ma peau. C’est donc armé d’un peu de courage et de beaucoup de folie que je m’élance pour une première tentative. D’abord un pas, puis un autre. Je recule aussitôt pour éviter qu’une petite vieille à vélo ne finisse sous les roues d’un camion de dix-huit tonnes. Et merde ! C’était pourtant la meilleure occasion depuis bientôt cinq minutes…

Je repense à Dimitri. Lors d’un « visa run » au Viêt Nam, sa compagne et lui, abattus, se sont un jour résolus à commander un taxi pour contourner le boulevard les séparant du consulat de Russie. Un quart d’heure d’attente, trois kilomètres et vingt minutes de bouchons semblaient préférables à quinze mètres et dix secondes de tourmente. L’un et l’autre étant rentrés vivants à Bangkok, leur choix commence à me sembler raisonnable.

Mais, tenaillé par mon ego, je ne peux consentir à battre en retraite. J’ai tout de même avalé des dizaines de milliers de kilomètres en auto-stop, sur tous les continents. J’ai parcouru trente bornes dans les dunes sahariennes au volant d’une vieille Renault, pour ne pas perdre deux jours à attendre la décrue d’un oued. J’ai traversé à la hâte les effrayantes artères du Caire avec ma fille en poussette. J’ai hissé ma Honda CB Seven Fifty, quatre fois plus lourde que moi, sur des sentiers de l’Aveyron pour contourner un barrage policier. J’ai même arraché quinze centimètres d’asphalte sur des routes balinaises plus fréquentées que le périphérique parisien aux heures de pointe… Et je ne serais pas capable de franchir les quelques malheureux mètres qui me séparent du trottoir d’en face ?

Ragaillardi par l’inventaire d’un quart de siècle de bourlingue, faisant fi de mes craintes et suffisamment confiant dans ma bonne étoile pour n’implorer l’assistance d’aucune puissance céleste, je tente alors une nouvelle fois de passer cette maudite artère et, ô miracle, j’atteins… le milieu de la chaussée !

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Ordinairement, le corps humain utilise trois systèmes pour avoir de l’énergie : l’aérobie, qui permet de tenir dans la durée, l’anaérobie, pour des efforts courts et soutenus, et le phosphagène, pour les actions les plus intenses.

Mais, au beau milieu d’une route de quatre voies à Saïgon, la physiologie humaine peut expérimenter un mode de fonctionnement inédit, caractérisé par un pouls à plusieurs millions de battements par seconde et des pupilles si dilatées que le blanc des yeux disparaît. Ce mécanisme de survie, je l’ai découvert en comprenant que personne, absolument personne, ne chercherait à freiner pour ne pas me percuter.

Car, à l’instant précis où j’ai gagné la ligne médiane – un terre-plein central, mais vous rêvez ? – j’ai cessé d’être une créature vivante. Étoile d’invincibilité, carapace rouge ou champignon d’or ? Je n’en sais rien. Je sais seulement être devenu l’objet de convoitise de tout joueur de Mario Kart désireux de finir la partie sur le podium. Et, pour obtenir ce précieux bonus, chacun sait qu’il convient de lui foncer dessus.

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Au terme de ce moment d’épouvante, proche de l’expérience de mort imminente, je suis incapable de dire comment j’ai atteint entier l’autre côté de la chaussée. Dans le brouillard confus de mes souvenirs, je me rappelle le juron du type qui, pour ne pas me rentrer dedans, a donné un coup de guidon sur sa gauche à la dernière seconde, heurtant ainsi le rétroviseur d’une moto. Mais cet homme, qui m’a peut-être sauvé la vie, a été emporté par le flot des deux-roues vers son destin, et il y a des moments où l’on est si heureux d’être en vie que plus aucune altérité ne compte tant que l’on s’en sort indemne.

Me voilà fin prêt pour le prochain niveau. Selon les baroudeurs les plus aguerris, le degré ultime serait la traversée à pied d’un boulevard en Inde. Mais, pour l’heure, je vais me contenter de ce pour quoi je me suis risqué de l’autre côté de la rue. Mon Graal n’est pas un visa, mais un pho, l’une de ces merveilleuses soupes de vermicelles dont seuls les Vietnamiens ont le secret. Puisse ce délicieux mets me donner la force de revenir sur mes pas avant la nuit !

Saïgon, décembre 2024

Texte et photographie : Xavier Malafosse

Publié par Xavier Malafosse

Photographe indépendant basé en Asie du Sud-Est.

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