Six heures à tuer

Sept heures du matin. Clémence a réussi à grappiller quelques heures de sommeil dans l’avion. Moi, rien. Siège inconfortable, lumières artificielles, pleurs d’enfants. Nuit blanche. Je me sens flotter dans mon propre corps.

À neuf heures, à la réception de notre hôtel, on nous dit que la chambre ne sera libre qu’à quinze heures. Procédure standard. Six heures à tuer. Notre épuisement ne suscite aucun émoi. Pas une once de compassion. L’indifférence s’impose, souveraine.

Nous laissons nos bagages et partons promener nos carcasses exténuées. Cigales et chaleur écrasante. Mais une chaleur connue, sèche, désirable. Méditerranéenne. La nôtre, absente depuis deux années d’exil tropical.

Les rues regorgent de vélos, se faufilant entre des voitures aussi petites que silencieuses. Dans cette ville, la démesure automobile n’impressionne personne. Une telle sagesse impose le respect.

Dans les boutiques, notre anglais se heurte à un mur. Les autochtones ne s’embarrassent pas de maîtriser les langues barbares. Ils estiment que c’est aux visiteurs d’apprendre la leur. Ils ont raison. Nous voilà ramenés à l’évidence : nous ne sommes pas d’ici.

Midi. La faim. Deux machines prennent les ordres. En langue locale, naturellement. Nous tentons plusieurs fois, sans rien comprendre. Des clients attendent. Leur agacement reste contenu, mais leur désapprobation pèse. Nous ralentissons le cours normal des choses. Nous repartons bredouilles.

Plus loin, nous commandons à l’aveugle à un humain. On nous observe sans nous aider, étrangers maladroits incapables de nous débrouiller seuls. Ce détachement poli ne nous étonne déjà plus.

L’addition est le double de ce que nous avions estimé. On nous laisse dans notre incompréhension. Mais cette indifférence assumée a sa beauté.

Me voici de retour au Japon, le pays de l’altérité radicale. Enfin !

Fukuoka, août 2025

Texte et photographie : Xavier Malafosse

Publié par Xavier Malafosse

Photographe indépendant basé en Asie du Sud-Est.

Laisser un commentaire