Qui vend des œufs de poule ?

Me voici depuis cinq jours à Bangkok et, si ma confiance n’est pas encore entamée, le doute s’est installé en moi. Grâce à une application de mon téléphone, je passe une bonne heure par jour à écouter assidument les dix mêmes phrases de thaï. Pourtant, je maîtrise tout au plus trois formules de politesse et ne comprends qu’une dizaine de mots.

À proximité de l’appartement où je réside, chaque soir, une vieille dame promène son tout petit chien, du genre à s’appeler Choupette, mais avec un nom local. Je ne lui ferais jamais le moindre mal, mais je trouve cette bestiole aussi ridicule que les rêves qui ont conduit les humains à faire des loups de frêles créatures incapables de survivre seules.

Les chiens n’ont jamais pu me sentir. Dressés pour obéir, ils reniflent en moi le félin qui ne reconnait aucun dieu ni aucun maître. Nous approchons le demi-siècle d’aboiements plus ou moins énervés à mon encontre, raison pour laquelle j’essaye de me tenir à distance de ces geôliers pour herbivores.

Telles étaient mes pensées de ce dimanche soir, quand la vieille dame et son tout petit chien sont apparus dans mon champ visuel. J’ai alors été frappé de constater à quel point ce caniche nain, ou je-ne-sais-quoi, était réceptif aux ordres de sa patronne. Avec ses trente centimètres de haut et si peu de kilos, il devait comprendre facilement vingt mots de thaï, sans doute plus. Et moi, à peine dix. Dix pauvres mots.

Ce soir, je me suis senti humilié par un tout petit chien tenu en laisse.

* * *

« Un long voyage commence par un premier pas. »

Me voici depuis un mois à Bangkok et je suis maintenant convaincu que Lao Tseu a écrit ces mots en ouvrant la méthode Assimil intitulée Apprendre le thaï. Peut-être avait-il lu dans le Livre des Mutations que je rencontrerais, à l’été 2024, une professeure de chinois se plaignant de la difficulté à percevoir les cinq tons du thaï ?

Wikipédia nous apprend que 44 lettres représentent 20 consonnes, 13 autres lettres permettant de noter 24 voyelles, incluant des diphtongues et des triphtongues. Il n’y a pas de majuscules, pas de ponctuation et les mots s’écrivent collés. Pire, j’ai parfois l’impression que les lettres sont disposées dans un ordre aléatoire. Puis, à la différence de l’arabe ou du chinois, il n’existe pas de standard ou de pinyin pour transcrire cette langue en alphabet latin.

Quelle bien maigre consolation de découvrir qu’il n’y a pas de conjugaison !

* * *

Me voici depuis bientôt un trimestre à Bangkok et le cours tant attendu de thaï pour débutants de l’Alliance française commence enfin. Il s’appuie sur une méthode pour francophones : Khray khā:y khày kày ? Comme il est impossible à l’écrit de percevoir les tons de cette interrogation cruciale – qui vend des œufs de poule ? – je vous laisse découvrir sa musicalité en cliquant ici. Vous pouvez aussi apprécier la graphie de cette question : ใครขายไข่ไก่ ?

Lors du premier cours, nous sommes invités à nous familiariser avec les tons d’ici la leçon suivante. Une dizaine d’exercices nous sont donc prescrits, avec pour contre-indication d’en éviter un. L’exercice n° 11 semblait pourtant prometteur, avec ses dix minutes d’audio et sa consigne : « Noter dans un tableau les tons que vous entendez. » Mais notre professeur avance un argument imparable afin de nous éviter ce châtiment : « En général, c’est là que mes étudiants se suicident… »

Avec le temps, j’ai fini par comprendre que l’humour noir est tout ce qu’il reste quand la situation est désespérée. Mais pas question de mettre fin à mes jours avant de savoir pourquoi on me refourgue des timbres à chaque fois que j’achète une bricole dans un 7-Eleven. Pour percer ce mystère, il me faut parler thaï.

* * *

Me voici à l’aube de mon quatrième mois à Bangkok et je continue de m’infliger des sévices linguistiques en réunion chaque mercredi. J’alterne avec de petites séances de torture en solo, grâce à trois méthodes de langue, francophone, hispanophone et anglophone, chacune ayant avec son propre système de transcription, afin d’optimiser mes souffrances.

Je ne baisse pas les bras mais mes repères se brouillent, mes convictions aussi. Par exemple, j’ai toujours revendiqué être farouchement agnostique et n’avoir besoin du secours d’aucune divinité. Jusqu’à ce jour de septembre, où armé de tout mon courage et d’une théière pleine, je me suis attaqué à l’exercice n° 3 de la méthode d’Olivier Flament et de Jules Germanos pour apprendre le thaï. Mais bon Dieu, combien d’années me faudra-t-il avant de faire la différence entre ces foutus tons ?

Quelle que puisse être votre foi, ayez la bonté de prier pour qu’il me soit permis d’aligner quelques phrases en thaï d’ici la fin de l’année ! Que je sache une fois pour toutes qui de l’œuf ou de la poule a été vendu, et à qui.

Bangkok, septembre 2024

Texte et photographie : Xavier Malafosse

Publié par Xavier Malafosse

Photographe indépendant basé en Asie du Sud-Est.

4 commentaires sur « Qui vend des œufs de poule ? »

Répondre à sensationallyninja1d0100d9dc Annuler la réponse.