La Perle bleue du Rif

Inconnue et fantasmée il y a quelques mois, Tanger m’était devenue familière. Depuis plusieurs semaines déjà, le printemps prenait ses aises, et moi aussi. Comme René Char, « je me gouvernais sans doctrine, avec une véhémence sereine. » J’avais de nouveaux repères et des habitudes dans une dizaine de cafés et de restaurants, plus ou moins inconnus des guides touristiques. On m’y parlait un délicieux sabir résumant les derniers siècles : berbère, arabe, français, espagnol et anglais.

Mais dans le café où j’allais fréquemment petit-déjeuner, c’est toujours en espagnol que la serveuse aux sublimes cheveux d’ébène m’abordait : « Hola, señor Jack ! Que tal ? Pareces muy cansado esta mañana, es luna llena ? El hombre lobo necesita un espresso doble hoy ! » Puis, sans attendre ma réponse, à l’attention du frêle moustachu planqué derrière le comptoir : « Wahed double expresso li sidi Jack ! »

Jour après jour, Tanger, ses habitants et moi-même nous imprégnions l’un de l’autre et devenions moins étrangers. Il était temps de partir explorer le sud.

* * *

Un cousin photographe m’avait vendu un plan à sa façon : « Tout est bleu, là-bas ! Toi qui aimes la montagne, ça va te plaire ! Puis c’est plein de chats, ça ne s’appelle pas Chefchaouen par hasard ! » Bleu, montagne, chats. Son humour à la con et sa petite campagne de séduction avaient si bien fonctionné que je me trouvais dans un minibus bringuebalant sur une route sinueuse, à contempler par la fenêtre un paysage de western.

Régulièrement, un contrôle de la gendarmerie royale nous faisait perdre dix minutes en palabres pour d’incongrus prétextes. Comme s’il fallait donner vie à l’expression de « Corée du Nord à trois heures de vol de Paris », chère à un journaliste marocain en exil – malheureux pléonasme. Notre chauffeur prenait ensuite un malin plaisir à rattraper le retard accumulé au gré des barrages policiers et je me perdais en calculs savants sur mon espérance de vie si le trajet s’éternisait encore.

Nous arrivâmes de nuit. Tout le monde semblait pioncer. Nulle âme n’errait dans les méandres bleus et pentus de la ville, hormis quelques ombres fugaces à capuche pointue, déformées par un éclairage nocturne blafard. On dit que la nuit, tous les chats sont gris. Mais après deux heures de marche nocturne, j’étais certain que l’auteur de cette maxime n’avait jamais mis les pieds ici. J’y croisais une quantité invraisemblable de matous aux pelages exagérément variés, mais dans un état si misérable qu’aucun ne passerait l’hiver. Chefchaouen était un clin d’œil à Schrödinger.

À proximité d’un lavoir, sur la rive d’un ruisseau, un homme au teint cuivré fumait paisiblement une « cigarette berbère », dont la fumée était aussi bleutée que les ruelles du patelin. Il m’invita à partager son kif, dont il m’offrit une généreuse boulette. Évidemment, j’acceptai. Évidemment, il me fit savoir que si j’en voulais plus, il était là toutes les nuits et me ferait « un prix d’ami ».

* * *

Je me réveillai à l’hôtel Molino, paisible enclave végétale enveloppée dans une nappe de fraîcheur. Confort rudimentaire, tarif imbattable. Deux œufs et cinq thés plus tard, je poursuivis ma découverte de Chefchaouen. Si les bleus dévoilaient mieux leurs nuances sous un soleil éclatant, la ville avait des airs de parc d’attraction. Des hordes de touristes déambulaient d’une boutique colorée à une autre, pour s’offrir mille merdouilles standardisées, allant de la « peinture berbère » de Che Guevara au porte-clé à l’effigie de Bob Marley en cuir de « chèvre du Rif », ça ne s’invente pas ! Et le covid, bordel ? Pourquoi diable ces gens refusaient-ils de sauver des vies depuis leur canapé douillet, comme le reste de l’humanité ? D’où leur venait l’audace de se promener dans un bled où personne ne portait le moindre masque, on l’on toussait et se touchait dans des rues aussi bondées que chargées de vapeur de haschich ?

Plus perfide que la peste, le tourisme de masse était le cancer qui rongeait le monde, ici comme ailleurs. Le badaud, en transe dans un tourbillon d’odeurs et de couleurs, lâchait de temps à autre une poignée de billets pour d’insignifiantes babioles. De cet acte commercial, il rapporterait de glorieux souvenirs, qu’il évoquerait avec fierté jusqu’à son dernier souffle, celui de son voyage « ex-tra-or-di-naire », quand il avait « fait le Maroc », malgré la pandémie, oui oui, et de cette mémorable soirée où il avait obtenu une baisse de 10 % pour une magnifique couverture en laine qui ne valait pas le quart du prix demandé. On a la bravoure et les fiertés qu’on mérite.

Au détour d’une rue, je tombai sur un restaurant asiatique, créé à la hâte pour accueillir un milliard et demi de Chinois et leurs encadrants du Parti. La patronne me fit savoir que la pandémie avait stoppé net ses rêves mondialisés. Délicieuse ironie, sa cafétéria avait ouvert deux semaines avant le début de la grippe du pangolin. Entre deux ordres mâtinés de mépris à son personnel, Madame n’eut de cesse de déplorer la banqueroute à venir avec des accents de désespoir dignes des meilleurs péplums.

À l’heure du dixième thé de la journée, je fis part de ma déception à un sympathique guide local. « On doit promouvoir le tourisme durable au Maroc », m’affirma-t-il. Et pourquoi pas des crocodiles végétariens ? Tout de même, il fallait une certaine dose d’imagination pour concevoir la transhumance esthétique de millions d’individus sur une planète en surchauffe, sans incidence sur ses terres et ses océans. L’humanité, après les Âges de la Pierre, du Bronze et du Fer, était définitivement entrée dans celui des Oxymores. Un âge où des « anarchistes de droite » pouvaient évoquer sans sourciller le « capitalisme vert » et le « sionisme de gauche ».

* * *

À la nuit tombée, je retrouvai une sociologue marocaine pour le dîner. Son insistance avait eu raison de mon manque de motivation. Mais, dès notre rencontre, je sus que ma place n’était nulle part ailleurs dans l’univers. Toutes les nuances de vert et de jaune s’étaient données rendez-vous dans ses yeux, brillants de vie, d’intelligence et de malice. Et sa longue chevelure bouclée semblait s’être nourrie du même feu que je lisais dans chacun de ses gestes, de ses regards.

Entre une succession de plats succulents et une demi-douzaine de verres de thé, la conversation pris assez vite des airs engageants. Kahina évoqua, entre autres sujets plus universitaires, la difficulté d’être une trentenaire célibataire au Maroc et la puissance du regard des femmes arabes. « Depuis des siècles, nous n’avons que nos yeux pour dire notre désir. Comment tu veux faire autrement, emballée dans un sac à pommes de terre ? »

Le repas touchait à sa fin et je n’avais pas les codes pour inviter Kahina à partager une petite liqueur en terre d’islam, dans un patelin sous-doté en bars dignes ce ce nom. Je voyais venir le moment où j’allais finir la soirée au lavoir à me noyer dans les volutes enfumées de l’ivresse cannabique, quand elle me proposa d’aller boire un dernier thé sur la terrasse de la maison familiale. « Ils sont partis à Fès, je garde les chats », précisa-t-elle avec empressement.

* * *

Ce devait être approximativement le dix-huitième thé de la journée. J’étais assez chargé en théine pour ne pas fermer l’œil jusqu’au début de l’automne. Et surtout, après un regard envoûtant et appuyé de sa part, j’avais en moi suffisamment de feu pour me hasarder :
– Je passerais bien ma main dans tes cheveux.
– Je te souhaite bien du courage ! T’as vu ma tignasse ?
Silence. Terreur.
– Mais tu peux toujours essayer…
Par Allah, j’allais lui prouver que j’étais courageux !

* * *

« Est-ce une injustice
si les femmes sont plus belles
que les hommes ? »

(Abdellatif Laâbi)

Tanger, juin 2024

Récit : Jack Alanda
Illustration : Juliette Loubes

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Publié par Jack Alanda

Auteur présumé ⭑ Docteur ès novlangue ⭑ Punk à chats

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