Tanger l’insoumise

Février 2021. J’avais quitté le sud de la France pour la perle du Nord. Étonnante géographie qui permet au voyageur de naviguer vers le sud pour se retrouver au nord. Aux premières heures de cette nouvelle vie, un sentiment dominait tous les autres : celui d’une liberté retrouvée. Nul besoin de rédiger quantité d’attestations antidatées pour démontrer à des patrouilles assermentées la nécessité d’évacuer un appartement trop étroit, exposé à la folie de mon voisinage confiné. Comment ne pas finir cinglé à attendre une liberté conditionnelle chaque jour repoussée aux calendes grecques ?

J’avais justement quitté les héritiers de la civilisation hellénique pour le monde arabe. Un verre de jus d’orange dans une main, l’autre ravitaillant en papouilles un gros chat roux, je décidai de ne rien foutre de mes premiers jours à Tanger. Ne rien foutre, oui, mais encore plus que d’habitude. Mon compagnon rouquin et moi nous laissions aller à un délicieux abandon sous les caresses d’un soleil bienveillant, parfois distraits par la bataille acharnée d’un albatros avec un pot de yaourt. Dans notre monde anthropocentré, on parle trop peu du bifidus actif qui « améliore la digestion, renforce le système immunitaire et réduit les risques de certaines maladies », apparemment chez les mouettes aussi.

Fatigué par les frasques alcoolisées des Rosbifs de mon hôtel, il me fallait trouver une chambre où pouvoir laisser traîner mon barda, sans avoir à redouter la propension de la femme de ménage à faire table rase des feuilles froissées, disposées sur la petite table qui me servait de bureau face à la baie de Tanger.

Par un curieux hasard dont seule la divine providence a le secret, le premier Marocain avec qui je sympathisais se trouvait être un électeur convaincu du Parti de la Justice et du Développement. Barbe soigneusement taillée, djellaba impeccablement repassée, tabaâ au front, chaussures Nike aux pieds, téléphone programmé pour ne manquer aucune prière, son français était aussi rigoureux que son élocution. Il était le seul dentiste que j’avais rencontré qui me fût sympathique. Sans doute parce que le premier à ne pas vouloir me rafistoler les ratiches moyennant une rémunération indécente.

Naturellement, nos échanges étaient politiques. Mais toujours discrets, sait-on jamais. Autour d’interminables beuveries de thé à la menthe, j’apprenais avec lui mes deux premiers mots d’arabe marocain : moukhabarat et baltaji, désignant respectivement barbouze et voyou, au service du régime. Admirateur de « l’esprit de révolte » de la littérature française, Mohammed ne mâchait pas ses mots contre la monarchie marocaine, qu’il nommait avec une once d’ironie makhzen.

Au détour d’une conversation, il me fit savoir qu’il me louerait volontiers un petit studio attenant à son appartement, auparavant occupé par sa fille aînée, partie étudier la médecine à l’étranger. Une piaule charmante, pour un montant qui me permettrait de voir venir, le temps de régulariser ma situation avec les autorités tatillonnes d’un pays où il semblait illusoire de travailler avec un visa touristique.

Cette location me donnait notamment le droit de parquer un véhicule que je n’avais pas dans un garage encombré d’une demi-douzaine d’Harley-Davidson. Qui donc nourrissait une telle passion pour les motos nord-américaines à trois pas de la casbah de Tanger ? Sa femme Fatima et lui, pardi ! Où est-il écrit, dans le Coran, que l’on ne peut faire partie d’un club de motards ? Il ne m’en fallait pas plus pour verser deux premiers mois de loyer en espèces.

* * *

Un midi, j’attendais mon tajine dans une cantine où j’avais mes habitudes. Une table discrète au fond d’une impasse, en retrait de l’agitation de la ville. Sa patronne, une petite dame toute sèche, aussi vieille que sympathique, m’y accueillait comme son fils. Je la suspectais de ne me faire payer que le tiers des merveilleux plats qu’elle me servait.

Patientant devant une coupe d’huile d’olive et du pain, je dévorais un article citant William S. Burroughs après l’évacuation de la ville par les troupes internationales. « Tanger est finie, les chiens arabes sont parmi nous », affirmait-il. Pour le dire franchement, j’étais passé à côté de la Beat Generation. J’avais trouvé ennuyeuses les virées alcoolisées de Kerouac en bagnole et n’avais pas insisté. Mais je n’imaginais pas que l’un des enfants gâtés de ce mouvement littéraire mythique puisse écrire une telle saloperie.

À la fin du déjeuner, autour d’un « whisky berbère », qui préserve de l’ébriété au prix d’un diabète de type 2, je m’en confiais à un habitué des lieux. Najib, musicien à la tignasse folle, me fit remarquer qu’il n’était lui-même pas arabe, mais berbère. Mimant des poignets menottés l’un à l’autre, il ajouta : « Je n’ai pas le droit de le dire, sinon je vais en prison : on est bien plus proches des Algériens que des Sahraouis. Laâyoune, c’est un autre pays, ils sont trèèèèèès différents de nous. Mais les Kabyles, en Algérie, ce sont nos cousins. » Ils échangèrent un regard entendu avec Khadija, la patronne, qui, armé de sa théière, s’empressa alors de verser des centaines de calories liquides dans mon verre.

Comme les Corses avaient leur réseau de tables complices de Marseille à Paris, je m’apercevais que les Berbères avaient le leur en Afrique du Nord. D’ailleurs, mon regard s’affinait. Je remarquais maintenant sur les murs, en vrac, des peintures de femmes tatouées, le drapeau amazigh, des symboles berbères et les photographies en noir et blanc d’un très bel homme au regard puissant, qui aurait pu être le mari de Khadija. Je notais toutefois l’absence criante du portrait de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, commandeur des croyants, qui était aux commerces locaux ce que la clé de voûte représentait dans l’architecture gothique. Je me trouvais bien au cœur d’un bastion de la cause berbère.

Je vivais depuis bientôt un mois au Maroc et, par le biais de lectures, de rencontres et de conversations, je commençais à en percevoir de subtiles nuances. Pour certains, les colons étaient français ou espagnols ; mais pour d’autres, les Gaouris n’étaient pas les premiers à avoir foulé cette terre pour la dominer. Et tout le monde ne l’avait pas digéré.

* * *

« Beau temps sur l’ensemble du Royaume
Beau temps vent faible
300 jours de soleil
Beau temps sur toute la superficie de la poudrière
Beau temps sur les volcans en sommeil.
»

(Abdellatif Laâbi)

Tanger, mai 2024

Récit : Jack Alanda
Illustration : Juliette Loubes

« Balade au pays du soleil »

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Publié par Jack Alanda

Auteur présumé ⭑ Docteur ès novlangue ⭑ Punk à chats

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