Bienvenue aux Enfers !

Les récits mythiques de descente aux Enfers et de la remontée vers le monde des vivants qui, parfois, suit la précédente, nous fascinent toutes et tous. En tant que professeure de langues anciennes, je dirais même que ce type d’histoires est mon fonds de commerce. Quel choix s’offre à moi ! Ulysse, Énée, Thésée, tous d’excellents clients, magnifiques, terribles ou inquiets, valeureux ou imprudents. Leurs aventures ont du chien, n’en déplaise à Cerbère.

Au fil des années, j’essaie de parfaire, d’ajuster, de mettre en scène avec soin ma version romancée du mythe d’Orphée. Je décris à mon public la manière dont les pas du personnage tâtonnent sur les marches gluantes et glissantes de l’escalier qui le mène vers l’En-Bas. Celui-ci paraît sans fin, symbole du désespoir, de la désolation, de la longue perte de repères et de conscience qui mènera notre héros chez le maître et la maîtresse du pays des ombres. Armé de sa lyre, Orphée est parti chercher la belle Eurydice, charmer le chien, le monde des défunts tout entier et tenter le tout pour le tout : ressusciter celle qui est morte.

Mon passage préféré ? Celui où les élèves, tendus, n’osant y croire, pensent avec Orphée qu’Eurydice va s’en sortir, qu’il n’y a qu’un pas à faire, qu’après tous les obstacles, les souffrances, les négociations, les chants d’amour désolés, les pierres qui pleurent, les monstres qui s’attendrissent, la grotte gluante et glissante qui reprend peu à peu des couleurs en arrivant en haut des escaliers, la sortie est à portée de main, d’yeux, de voix.

Mais, manquant de confiance, le pauvre Orphée se retourne, trop impatient, trop amoureux, trop humain. Le roi des Enfers l’avait pourtant prévenu : pas de regard en arrière, même furtif, pas de confirmation qu’Eurydice a bien gravi, derrière lui, les derniers degrés de l’escalier. La tentation de signer un pacte avec le diable est souvent forte, mais rarement avisée… Certains auditeurs – les plus jeunes – sont tout simplement scandalisés par cette imprudence. « Mais pourquoi ? À quoi pensait-il, cet Orphée ? C’est trop bête ! C’est trop triste ! C’est absurde ! Elle est nulle cette histoire… » Puis ils se reprennent et concluent : « Non, mais… la fin m’énerve ! » Oui, cette expérience a son prix : elle est douleur et frustration. Et c’est là ce qui nous remue tant.

Lors d’une lecture sur les grands suppliciés des Enfers, au premier rang desquels, justement, l’absurde Sisyphe ou Prométhée, le voleur de feu torturé à jamais pour l’avoir offert aux humains, mes lycéens et moi-même discutons du caractère sombre et misérable des lieux. Ce pays des spectres, sans couleur ni consistance, ne fait pas de distinction entre les âmes, même méritantes. Nous comparons cette représentation de l’au-delà avec les promesses des religions du livre pour pointer la spécificité des cultures antiques : point de récompense pour une vie valeureuse et éthique, point de salut ni de jardin superbe – les textes homériques parlent, au mieux, d’un pré d’asphodèles, petites fleurs en étoile et sans parfum. En somme, point d’espoir.

Un élève pourtant s’amuse, sourit et me dit : « Chez les Grecs et les Romains, ce n’est pas si terrifiant, finalement… » Nous débattons. Je convoque à nouveau, bien sûr, l’escalier gluant et glissant, le chien à trois gueules, les méandres des fleuves magiques, le passeur effrayant… Il rit : « Madame, rien à voir avec l’enfer du bouddhisme thaïlandais, je vous assure… »

Intriguée, j’avoue mon incompétence : j’ignorais jusqu’à l’existence de l’enfer bouddhiste. Mes vagues connaissances sur cette religion, dont j’ignore à peu près tout, sont surtout fondées sur des clichés que je n’ai pas encore eu l’opportunité de déconstruire : le karma, la réincarnation… On en passe donc par la case « enfer » ? « Oui, oui ! » acquiesce le jeune Franco-thaïlandais. Et de poursuivre : « Celui des chrétiens, c’est rien à côté… En Thaïlande, au contact de l’hindouisme, le bouddhisme s’est transformé. Tout le monde commence par aller en enfer et, en fonction de ses actions dans sa vie terrestre, on file, au mieux, vers une sorte de purgatoire, ou alors, on est sévèrement puni. Quand j’étais petit, il y avait un dessin animé qui passait sur la chaîne bouddhiste, et qui montrait ce qui arrivait aux humains quand ils étaient condamnés. Je vous promets que ça fait flipper, madame ! » D’autres élèves opinent du chef. Ils connaissent. Ils savent. Comme les poètes des temps antiques, c’est à eux, maintenant, que revient la primeur du récit horrifique. Ils se préparent, déglutissent, et, comme moi un peu plus tôt, commencent leur épopée : « Chante-moi, ô Muse, la terreur des mortels, celle qui les prendra aux tripes pour les épouvanter à jamais ! »

Comme chez Hésiode, auteur grec d’une Théogonie, où, au commencement du monde, était le Chaos, le « Gouffre » avec un grand G, les suppliciés du bouddhisme thaïlandais sont jetés dans un abîme et tombent, tombent, tombent, en une chute qui semble sans fin. Certains s’empalent sur des arbres décharnés et sont la proie des oiseaux. D’autres sont accueillis plus bas par des bourreaux infernaux, qui leur font éclater le corps à l’aide d’objets contondants, les mettent en pièces ou, subtile variante, les jettent dans de la lave en fusion. 

L’un des conteurs s’interrompt, prend son ordinateur et montre à la classe médusée des images traditionnelles sur lesquelles des diables rouges supplicient des humains. C’est effectivement terrifiant. Devant notre air interloqué, l’élève éclate de rire : « Je vous enverrai la vidéo… » Et il l’a fait ! Je vous en laisse juge et reprends pour moi les mots du poète : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ! »

Mus par une insatiable curiosité, nous avons terminé notre cours à contempler et comparer l’imagerie religieuse thaïlandaise et les tableaux de Jérôme Bosch, autre génial artiste gore.Et nous y avons retrouvé les mêmes diablotins, passant à la broche, avec jubilation, de pauvres humains révulsés et suppliants. Pareilles digressions infernales n’étaient, bien sûr, pas au programme du jour, mais on sait bien qu’au royaume des morts, tous les chemins sont sinueux.

Bangkok, octobre 2024

Texte : Clémence Jacquot
Dessin : Juliette Loubes

Publié par Clémence Jacquot

Professeure agrégée de lettres, docteure en langue et littérature françaises.

Laisser un commentaire