Au commencement était le vert…
Longtemps, je pensais l’avoir perçu – ou aperçu ? – lors de balades dans les landes irlandaises, où le paysage se défait dans un vertige humide, et où les pousses et les mousses éclairent, par la tendresse de leur couleur, ce petit coin de terre mouillée. C’est d’ailleurs la teinte fétiche de l’île, qu’arborent avec ferveur et sens esthétique des générations entières à la chevelure fauve, celle dont se parent leurs farfadets moqueurs ou leurs trèfles aux feuilles magiques.
En Europe, c’est aussi la reverdie, motif des romans médiévaux comme celui de Renart ou de Tristan, dans la forêt profonde. Il raconte la renaissance du monde à l’image des fleurs qui percent le sol enneigé. Le vert, c’est encore le verger printanier, les nuances éphémères de la saison tempérée, coincée entre le morne hiver et l’été, aride et sec, le moment de la transition douce sous les cieux que j’ai longtemps arpentés.
Je l’ai rencontré, plus tard, magnifié en terre d’islam sous la forme d’un jardin, Eden inaccessible des déserts de sable où cette foi est née, de sa fraîcheur et de la chaste ivresse de ses parfums sublimes. Ou en arabesques sur les murs des mosquées et les pages des livres. C’était alors la promesse du délassement, l’espoir du paradis, le mirage d’une oasis.
La magie du vert m’avait pourtant glissé entre les doigts. Il manquait à ma palette sa variante tropicale. À celle-ci, rien ne nous prépare. Ni les films, ni les photographies aux filtres mensongers des réseaux sociaux. Elle se dérobe à nos yeux et défie nos sens. Elle se dilate et vibre. Elle irradie.
Si Bali était une couleur, ce serait à coup sûr le vert.
À l’image de l’exubérant végétal, l’énergie viride est vorace. Le vert absorbe tout ce qu’il touche et abrite. Outre les brins d’herbe tendre, les jeunes épis de riz tendus vers le soleil ou la palme alanguie qui retombe, lourde et souple, comme d’un hamac une main endormie, c’est la queue du lézard sur le mur, la zébrure vive du serpent qui traverse la route, l’aile de la libellule qui furète de mare en mare. Insaisissable teinte, chimie délicate des pigments, la couleur nous échappe sans fin et nous surprend, toujours. Dans sa force et dans sa fragilité.
Héros rusé de conte, le vert livre bataille avec ses propres armes, la résilience et la malice. Tout, à Bali, est végétal… jusqu’à ce que cela ne le soit plus. L’urbain et la nature se juxtaposent, sans transition, sans cadre ni bordure. L’herbe est simplement contenue par la présence d’une route qui semble avoir poussé là, elle aussi, par un mur tendu sur une frontière imaginaire, un sanctuaire noir et massif arraché aux entrailles sombres d’un volcan. Retenues dans des pots, les plantes reprennent vite leurs droits, rampent pour mieux s’étendre, essaiment pour s’évader. Elles sortent du cadre, oui, conquièrent leur autonomie, sans timidité ni pudeur, avec un entêtement farouche, une fièvre d’expansion. Rien ne sert de cloisonner par des murs et des portes les chemins, échoppes et warung, il n’y a ni dehors, ni dedans, mais une négociation perpétuelle entre les espaces, un entre-deux déconcertant.
Mais, en maints endroits, la rébellion végétale est bien vaine. À la désobéissance passive des graines et à l’énergie enfantine des brins d’herbe, jusqu’alors acceptées et intégrées au paysage comme à la vie humaine, répondent l’assèchement des sols, l’éclat terni des rizières, la dominante des déchets qui grignotent, rongeurs furtifs et répugnants, les talus et les bordures, le creux des rivières et les pentes des volcans.
Si Bali était une couleur, ce serait à coup sûr le vert… mais pour combien de temps encore ?
Kerobokan, juin 2024
Texte : Clémence Jacquot
Photographie : Xavier Malafosse